I.Trois manières d'être « la plus dure »
Une sortie de trail de quatre heures avec quatre cols, et la question qui revient au débrief : laquelle a fait le plus mal ? Sans chiffres précis, la réponse dépend du moment où on demande — au coureur juste après l'arrivée, à ses jambes le lendemain, à ses souvenirs trois semaines plus tard. Trois réponses différentes pour la même sortie.
La raison est simple : « la plus dure » n'est pas une notion unique. Elle recouvre au moins trois critères distincts qui ne désignent pas forcément la même montée :
- La plus longue — celle qui dure le plus, qui accumule le plus de dénivelé positif. C'est la montée d'endurance.
- La plus raide — celle dont la pente moyenne est la plus forte. C'est la montée de force.
- La plus tardive dans la fatigue — pas forcément la plus longue ni la plus raide, mais celle qui tombe quand les jambes sont déjà entamées. Sa difficulté est relative à ce qui précède.
Selon le critère, vous tomberez sur trois côtes différentes. Sortir les chiffres permet de trancher en connaissance de cause.
II.Repérer les candidats sur le profil d'altitude
Avant d'isoler quoi que ce soit, ouvrir la trace dans un analyseur GPX et regarder le profil d'altitude. Les pics sont évidents : trois ou quatre bosses se détachent sur la silhouette. Trois patterns reviennent souvent :
- La montée longue et progressive — sur le profil, une rampe inclinée régulière, sans à-coups. Typique d'un col en moyenne montagne.
- Le raidard court et brutal — un trait quasi vertical sur le profil, peu d'amplitude horizontale, beaucoup d'amplitude verticale. Typique d'une portion technique.
- La succession en dents de scie — des bosses rapprochées, séparées par des courtes redescentes. Plus traître à analyser : faut-il isoler chaque bosse ou l'ensemble ?
À ce stade, on ne mesure rien encore. On note simplement : « ces trois ou quatre montées sont mes candidats ».
III.Quatre chiffres qui départagent
Une fois les candidats repérés, c'est le passage aux mesures. Quatre chiffres suffisent à les classer avec finesse — chacun éclaire un coin différent de la difficulté.
La V.A.M. (vitesse ascensionnelle moyenne, en mètres par heure) est la mesure de référence. Elle dit combien de mètres de dénivelé vous avalez en une heure, indépendamment de la distance horizontale. Une côte sur laquelle vous êtes monté à 900 m/h est plus brutale qu'une côte à 700 m/h, peu importe leur longueur respective.
La pente nette (en pourcentage) précise le caractère physique de la côte. À V.A.M. égale, une côte plus raide demande plus de force par foulée et moins de cardio ; une côte plus douce demande plus de durée et plus de cardio. Pas la même fatigue.
La fréquence cardiaque moyenne dit ce que le cœur a réellement encaissé. C'est elle qui révèle l'effet de la fatigue cumulée : une côte modérée en milieu de course peut afficher une FC moyenne plus haute qu'une côte plus dure mais en début, simplement parce que les jambes étaient déjà chaudes et le cœur ne « ralentissait » plus entre les efforts.
La durée sert à pondérer. À V.A.M. et FC similaires, vingt minutes laissent une trace mémoire plus forte que dix.
Pour comprendre ce que chaque mesure dit en détail, voir notre guide des douze mesures.
IV.La méthode pas à pas
Avec les candidats repérés et les chiffres-clés en tête, l'analyse devient mécanique :
- Charger votre fichier .gpx dans GPXchunk. Rien n'est envoyé sur un serveur, tout reste dans le navigateur.
- Identifier 3 ou 4 candidats sur le profil d'altitude (les bosses visibles).
- Pour chaque candidat, poser les deux poignées au début et à la fin de la montée — soit sur le profil, soit en tapant les bornes kilométriques.
- Noter les quatre chiffres-clés : V.A.M., pente nette, FC moyenne, durée.
- Comparer côte par côte.
L'isolation libre de portions est exactement faite pour ce genre de question — on ne cherche pas à publier un segment, on cherche à comprendre ce qui s'est passé.
V.Un trail de 30 km, quatre montées, et leurs chiffres
Prenons un cas concret. Un trail de 30 km, quatre heures et trente minutes de course, 1 200 mètres de dénivelé positif total répartis sur quatre côtes principales. Une fois isolées dans GPXchunk, elles donnent ceci :
- Côte A (km 8 → 10,5) — 200 m de D+ sur 2,5 km, pente moyenne 8 %, durée 17 min. V.A.M. 705 m/h, FC moyenne 158 bpm.
- Côte B (km 14 → 17) — 380 m de D+ sur 3 km, pente moyenne 12,7 %, durée 28 min. V.A.M. 814 m/h, FC moyenne 163 bpm.
- Côte C (km 22 → 24) — 240 m de D+ sur 2 km, pente moyenne 12 %, durée 18 min. V.A.M. 800 m/h, FC moyenne 168 bpm.
- Côte D (km 27 → 28) — 200 m de D+ sur 1,2 km, pente moyenne 16,7 %, durée 11 min. V.A.M. 1 091 m/h, FC moyenne 175 bpm.
Quelle est la plus dure ? Selon le critère :
- Plus longue, plus de D+ → B (28 min, 380 m).
- Plus raide, V.A.M. la plus brutale → D (16,7 %, 1 091 m/h).
- FC moyenne la plus haute → D (175 bpm), suivie de C (168 bpm) — les deux côtes tardives, où la fatigue cumulée s'exprime.
La plus longue n'est pas la plus dure. La plus raide non plus. C'est en croisant V.A.M., pente et fréquence cardiaque qu'on tranche.
Lecture finale : B est l'épreuve d'endurance — la plus longue, la plus consommatrice en énergie totale. D est l'épreuve de pic — la plus brutale, la plus exigeante sur les jambes et le cœur dans l'instant. Deux montées qui font mal différemment, et qu'on confondrait sans les chiffres.
VI.Pourquoi noter, sortie après sortie
Faire ce travail de tri une fois est une curiosité. Le faire à chaque sortie devient un outil d'entraînement.
D'abord pour le suivi de progression : la même côte, parcourue à plusieurs semaines d'intervalle, livre une V.A.M. comparable. Si elle monte, vous progressez en efficacité ascensionnelle. Si elle reste stable malgré une FC moyenne qui baisse, votre cardio se fait. Trois sorties comparables suffisent pour voir une tendance.
Ensuite pour la reconnaissance d'une course future : une trace .gpx reçue d'un copain qui a déjà couru le parcours, isolez ses côtes, lisez leurs V.A.M. — vous savez à l'avance laquelle vous explosera, et où économiser. C'est plus précis qu'un commentaire général « ça grimpe sec au km 24 ».
Enfin pour comprendre une mauvaise journée : « j'ai craqué dans la côte D » devient mesurable. FC qui s'envole quinze minutes avant la fin, V.A.M. qui s'écroule sur le second tiers — les chiffres racontent l'histoire que les jambes ont oubliée.